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Le songe d’Alcibiade

Rares sont les écrivains qui de leur vivant s’imposent déjà comme des classiques. Auteur à seize ans d’un chef d’ouvre qui présentait l’amour entre hommes sans pudeur ni culpabilité, écrivain maudit dont les romans ont subi l’opprobre et les foudres de la censure, Eric Jourdan n’est pas du XXème siècle, préférant s’installer à son aise dans la célébration intemporelle d’une homosexualité libertaire, d’un érotisme solaire qui est aussi une éthique de l’insoumission. Sera-t-on surpris, dans ces conditions, que son dernier roman fasse revivre Alcibiade, l’enfant terrible d’Athènes ?
Les frasques d’Alcibiade ont fait le tour de l’antiquité, elles nous reviennent aujourd’hui avec une fraîcheur et une sensualité qui doivent beaucoup à la prose de Jourdan et qui confèrent à la vie d’Alcibiade un statut de parabole. Sans dieux ni lois, sûr de ses charmes et conscient d’une immense concupiscence, Alcibiade n’a jamais sacrifié à d’autres autels que celui d’une liberté irréductible aux contraintes sociales et religieuses qui émasculent le destin du commun des mortels. Héritier rebelle, d’une insolence sans borne mais respectueux envers son tuteur Périclès, bête de plaisir pourtant fascinée par le plus modéré des philosophes, héros aux exploits militaires et traître à la cité, Alcibiade a vécu intensément, donc dangereusement, le kaléidoscope de toutes les personnalités qu’il portait en lui et qui ne demandaient qu’à s’exprimer par les grâces de son corps. Incarnation de l’oxymore et réceptacle d’une turgescence que rien ne parvient à assouvir, Alcibiade a traversé son siècle dans le scandale d’une trajectoire où l’ivresse de la vitesse a fait voler en éclats jusqu’aux bras et têtes des Hermès, consacrant la victoire du profane et la jouissance du sybarite. Alcibiade n’est pas seulement l’hérétique et l’apatride, c’est aussi, et surtout, le chantre des amours mâles et des étreintes clandestines. Pas un lieu, pas un homme – sauf Socrate, l’amant chaste – n’est à l’abri d’Alcibiade dont l’extrême appétit fait de lui, l’homme fier et insolent, la chienne du tout venant. On peut faire confiance à la prose enfiévrée de Jourdan pour dépoussiérer la vie d’Alcibiade et lui rendre sa vigueur érotique :
« Une nuit de printemps où je m’étais aventuré assez loin, dans un espace découvert aux maisons écartées, un garçon surgi de nulle part vint vers moi et comme il ne faisait pas encore très sombre me regarda et s’arrêta. Après avoir franchi deux mètres, je me retournai, il avait écarté sa tunique, offrant un sexe en pleine ardeur. Après une hésitation, mon cour se mit à battre plus vite et je lui fis signe de me suivre, mais lui me désigna d’autorité une ruelle et m’y entraîna. Aucune parole ne fut prononcée. Sous les colonnes d’un de ces temples modestes, il me poussa contre le mur, me prenant la main pour la poser contre sa queue, puis il me commanda de me mettre à genoux, mais je dis non, pas tout de suite. Il se mit à exiger plus fort, je le repoussai. Surgirent quatre autres garçons. Pas moyen de me défendre vraiment, j’aurais cogné pour la gloire et puis au moins deux étaient magnifiques. Que me voulaient-ils ? Cela les fit rire : ce n’était plus le moment de discuter, mais d’agir. Entouré, empoigné, je résistai. Alors ils me saisirent les bras, ma tunique fut dégrafée sur l’épaule. Ils me plaquèrent contre une colonne et celui qui m’avait attiré dans ce guet-apens jouit de moi presque aussitôt, suivi par un de ses autres compagnons. Ils ne savaient pas bien faire l’amour ou alors ils étaient trop excités, mais le résultat était pareil. J’eus les cuisses couvertes de sperme. A son tour, le dernier que je n’avais qu’à peine entrevu me colla le dos à la muraille, puis me retourna, mais lui avec une douceur que je n’attendais pas, les autres me tenaient toujours.
– Lâchez-le, dit-il, il ne se défendra plus.
Il avait raison, car tout à coup mon corps répondait au sien et nous restâmes longtemps à prendre notre plaisir, il me fit jouir en même temps que lui et quand cela fut fini, « Andros, dit un des autres, tu l’as drôlement eu. »
Finalement assassiné, décapité en Phrygie, Alcibiade songe avant de sombrer dans le néant à ce que fut sa vie, au scandale permanent de son existence, à sa dette envers Périclès, son amour pour l’irremplaçable et vilain Socrate, ses corps à corps militaires ou incivils, son immense solitude et, toujours, l’appel de la queue. Dans le contexte actuel marqué par un retour du religieux et le pullulement des intellectuels néo-conservateurs, la figure anarchiste d’Alcibiade prend tout son relief en réaction à tant de tiédeur et de résignation. Si Eric Jourdan a su rendre un tel éclat au songe d’Alcibiade, c’est assurément parce qu’il a mis beaucoup de lui-même dans l’enfant terrible d’Athènes. Un père adoptif célèbre et respecté, une jeunesse immortelle, un don pour la mémoire, une passion du jeu, un individualisme farouche et iconoclaste : autant de points communs qui font converger les deux figures atypiques. Sans concession et sans fausse pudeur, Le songe d’Alcibiade rappelle qu’on ne devrait obéir qu’à un devoir : devenir ce que l’on est. Seuls les plus libres y parviendront.
Maxime Foerster

Présentation de l’éditeur : Alors que sa cité, Athènes, est au bord du désastre, Alcibida est assassiné par les hommes du satrape Pharnabaze sur un chemin de Phrygie. Il perd ainsi son dernier pari : rejoindre le palais d’Artaxerxès, le roi de Perse qu’il avait résolu de séduire pour s’offrir un nouveau destin.

Dans sa tête juste tranchée, le temps que la vie se retire, les images de son existence défilent. Et ce ne sont pas seulement les batailles ou les intrigues politiques qu’il revoit, mais aussi les moments d’amour et de sensualité.
Rejeton d’une des grandes familles d’Athènes, fils adoptif de Périclès, ami de Socrate, aussi ambitieux qu’insolent, aussi beau qu’intelligent, Alcibiade veut tout; mais si rien ne lui résiste, tout lui échappe. Il fascine Platon, Thucydide et Plutarque qui ont tenté de comprendre ce météore solaire et ténébreux.
Mais Alcibiade n’est pas un politique, c’est aussi l’éternel corps de vingt ans qui charme tous ceux qui croisent sa route, que que soit leur sexe, c’est l’amour du plaisir. Alcibidade aime conquérir les cités mais aussi les coeurs et les orifices : comment ne pas utiliser les ressources d’un corps irrésistible ? Le reste n’est qu’un songe, on n’existe qu’en fonction de soi.

Avec Le songe d’Alcibiade, Eric Jourdan nous offre un récit à double fond qui exalte la permanence du désir et l’indépendance d’esprit qui caractérisent tout homme épris véritablement de liberté.

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Communiqu de presse TaPaGeS, le 5 juin 2006 TransPdGouines de Strasbourg

OBJECTIF 2007 : HES LANCE SA CAMPAGNE D’ADHESION