Désormais une réalité en Espagne, le mariage gay séduit de nombreux couples, dont quelques Français.
9 mois de gestation
Dans le film ‘Reinas’, 5 mères de famille (dont les «chicas Almodóvar» Marisa Paredes et Carmen Maura) s’attèlent durant un très long week-end aux préparatif de mariage de leurs garçons. avec un autre homme! Sortie dans les salles espagnoles au printemps, la comédie de Manuel Gómes Pereira a cartonné auprès du grand public alors que l’union des couples de même sexe, présentée au conseil des ministres le 1er octobre 2004, n’était pas encore votée. Entre cette date et le 3 juillet, officialisant l’entrée en vigueur de la loi, il n’a donc fallu que 9 mois au gouvernement socialiste de José Luis Zapatero pour mettre de son côté les Cortes (parlement) et accoucher de cette réforme du Code civil, qui permet aux gays et aux lesbiennes de bénéficier des mêmes droits que les autres en matière fiscale et sociale, de maladie, de veuvage, de divorce et. d’adoption. Cette mesure, qui s’ajoute à une loi contre les violences conjugales, à la fin de l’enseignement religieux à l’école publique ou à la facilitation du divorce (interdit y a encore 25 ans), a déclenché la colère de la frange la plus traditionnelle du pays: le goupillon et les juges.
L’Eglise montre sa force
Les premiers -les évêques espagnols- avaient dès avril averti leurs ouailles de leur «devoir de s’opposer» à cette loi «injuste» et invitaient même les conseillers municipaux chargés d’enregistrer ces mariages à faire valoir leur «objection de conscience», quitte à perdre leur emploi! C’est donc forts d’un million de signatures contre le mariage gay que, le 18 juin à Madrid, sous un soleil de plomb, une marée humaine de 600.000 personnes tente de battre en brèche le projet gouvernemental. Organisée par un groupement de pas moins de 5.000 associations essentiellement catholiques, la démonstration de force reste cependant festive. «Sours Citroën» à cornette, curés en noir et une vingtaine d’évêques parsèment une foule bigarrée de grands-parents, parents et bambins de tous âges agitant drapeaux régionaux, brandissant pancartes jaune et rouge et lançant dans le ciel des ballons multicolores sur lesquels on pouvait lire: «Pour la liberté et la famille». Bien sûr, la manifestation est aussi l’occasion d’entendre des slogans moins amènes comme «Zapatero, tu te fais mettre par les tantes» ou «Zapatero, démission». Au même moment, le Vatican commence à lancer une longue série d’anathèmes: l’archevêque Cipriano Calderón Polo estime que cette loi «est une honte pour l’Espagne» tandis qu’un autre prélat ajoute: «Espérons que ce gouvernement ne dure pas longtemps!». Pas plus tard que le mois dernier, le roi Juan Carlos se sentira obligé d’inviter Benoît XVI à se rendre en Espagne, en son nom et au nom de José Luis Zapatero, l’an prochain, durant une rencontre internationale consacrée à la famille…
La droite embraye
L’offensive catholique du 18 juin a fait presque oublier la présence discrète dans le cortège d’un Parti populaire (PP) représenté uniquement par secrétaire général Ángel Acebes, ancien ministre de l’Intérieur du gouvernement conservateur Aznar, décrié pour ses mensonges sur les attentats de Madrid du 11 mars 2004. A la décharge de l’opposition, il faut dire que, la veille, Carlos Alberto Biendicho, représentant les gays du PP, s’était promis de outer les députés homos de droite «qui ont voté contre la loi, car ils ont voté véritablement contre eux-mêmes», rajoutant qu’alors le parti perdrait les voix du «million d’homosexuels qui ont voté pour lui». La menace n’a pas porté et, au contraire, le maire PP de Valladolid, suivi par ceux de León (Castille), d’Ávila et de plusieurs petites villes, déclare à cette époque: «Si cette loi me permet de marier des homosexuels, je n’exercerai pas cette faculté». «Nous n’avons aucun doute quant au caractère anticonstitutionnel de la loi», affirme de son côté Ángel Acebes, promettant de présenter à l’automne un recours contre la loi. Une «gaffe», estime Carlos Alberto Biendicho, qui accuse de cette manouvre «les infiltrés de l’Eglise catholique, de l’Opus Dei et des Légionnaires du Christ».
15.000 mariages prévus
Le jour J arrive le 3 juillet et pas moins d’une trentaine de demandes sont enregistrées en quelques heures à Madrid par Pedro Zerolo, le conseiller municipal PSOE à l’origine de la loi. Le 11, c’est en présence d’une vingtaine de convives et de plus de 50 journalistes qu’Emilio Menédez, un vétérinaire de 50 ans et Carlos Baturin, un psychiatre de 69 ans, deviennent le premier couple gay à se marier à Tres Cantos, dans la banlieue de Madrid. Une précédente union avait bien été célébrée quelques jours plus tôt à Barakaldo (Pays basque), mais apparemment avec un jour d’avance sur l’entrée en vigueur de la loi… Quant au premier mariage lesbien, il se tient le 22 à Mollet del Vallès, près de Barcelone (Catalogne) et a uni Veronica et Tiana, l’une espagnole et l’autre argentine. Enfin, Pierre et Hervé seront, le 28 octobre, le 1er couple gay français à se marier, l’intérêt de la loi étant d’ouvrir le mariage aux résidents, «même si aucune des législations de leur pays ne le permet». Plusieurs autres figures du milieu gay ont déjà annoncé leur intention de s’unir, comme le cinéaste barcelonais Xavier-Daniel avec le scénariste cubain Alejandro Viera, en couple depuis 7 ans.
Les juges s’y mettent
La bataille juridique continue avec le refus de plusieurs juges de l’Etat civil d’autoriser ces mariages. En juillet à Dénia (Alicante), une juge avait mis en avant la non-conformité de la nouvelle loi avec la Constitution (qui ne prévoit que le mariage entre «l’homme et la femme») pour refuser à 2 lesbiennes le droit de s’unir. En août, c’était au tour d’un juge des Canaries de bloquer les procédures de mariage de 3 couples. Même si le ministère de la Justice et l’Ordre des notaires ont estimé que ces derniers, en charge d’un simple pouvoir d’enregistrement, n’étaient pas habilités à saisir le tribunal constitutionnel, les associations gays redoutent les conséquences de ce blocage. Pas de quoi, par contre, effrayer les hôteliers, agences de voyages ou organisateurs de banquets qui prospectent déjà leurs nouveaux clients! Ainsi, l’Hôtel Axel de Barcelone, offre un «dîner romantique» à ceux qui présenteront leur photo de mariage. Un cabinet comme Les n’ Gay se propose déjà comme conseiller juridique tandis que les organisateurs de banquets de Valence ont lancé une enquête pour connaître les goûts du public gay. Car si l’Institut national de statistiques évalue à quelque 15.000 le nombre annuel de mariages, les hôteliers tablent eux sur 200.000 unions. Patrick Rogel
Pierre et Hervé, 1ers mariés français


